L'été 1938

En cet été 38 nous passions nos « grandes vacances », comme tous les ans, dans une ferme du Jura chez nos grand-oncle et grand-tante qui n’avaient pas d’enfant et étaient heureux de nous accueillir pendant cette période. Cette bâtisse, au confort sommaire, avait l’avantage d’être spacieuse comme toutes les fermes du haut-Jura donc de pouvoir abriter la troupe des frères, cousins et amis qui s’y retrouvaient avec plaisir.

Il y avait là les quatre frères, Pierre, Paul, Denis et Guy, les cousins Max et Marc qui venaient de Paris, Jacques un oncle du même âge que nous et que nous considérions comme un cousin, et Sidney, un Anglais venu améliorer son Français dans le cadre d’un échange linguistique avec mon frère ainé, Pierre.

Pour arrondir des fins de mois un peu difficiles, notre mère avait pris quelques jeunes pensionnaires qui venaient profiter du bon air de la montagne en été. Parmi ceux-ci, le jeune Gaston que nous avions surnommé, on ne sais pourquoi, Tintinet, en était à son troisième séjour. Nous avions le même âge et je considérais un peu comme un frère ce très gentil garçon. Dans ce cercle de camarades, il y avait aussi le jeune Roby, le fils d’un grand amis de notre père, que nous voyons de temps en temps. Tout ce petit monde, âgé de 10 à 20 ans, vivait en bonne harmonie dans l’insouciance de la jeunesse malgré ses différences : Différences d’âges, différences d’origines géographiques, les pensionnaires venaient de toutes régions de la France, différences d’origines sociales, différences d’aptitudes physiques ; là se bornait ce que nous estimions être nos différences, et auxquelles nous n’attachions du reste aucune importance.

Pas de télévision ni de cinéma pour nous distraire ; nos activités étaient essentiellement des activités de plein air :

C’étaient de longues promenades de découverte dans la forêt des Moidons avec l’oncle, véritable encyclopédie vivante des sciences de la nature. Les champignons n’avaient pas de secret pour lui et nous remplissions de beaux paniers de giroles, de morilles, de trompettes de la mort ou de pieds de moutons.

D’autres fois nous prenions un petit train qui nous emmenait à une quinzaine de km. dans la très belle forêt de sapins de La Joux pour la récolte des framboises sauvages qui donnaient ensuite cette merveilleuse gelée de Framboises de la Tante.

Les bicyclettes nous permettaient, au grand dam de nos cousins parisiens Max et Marc peu entrainés, d’étendre notre rayon d’action et de sillonner la région pour en découvrir les beautés cachées, les sources et les lacs nichés, comme des bijoux, dans l’écrin des forêts de sapins qui les entouraient.

Nous prenions aussi un grand plaisir à la pêche des écrevisses ou des truites, que Guy, malgré son jeune âge, excellait à attraper à la main dans les petits ruisseaux des environs.

Le temps s’écoulait paisiblement pour nous, loin de tout souci, indifférents que nous étions aux bruits de bottes qui n’inquiétaient que les adultes. A la fin des vacances nous nous sommes quittés en nous promettant de tous nous retrouver ici l’année suivante.

Mais l’année suivante, l’été 1939, ce fut la déclaration de la guerre, cette guerre qui allait bouleverser la vie de tous les acteurs de cette histoire, sans exception.

Quant à l’été 1940, la défaite puis la débâcle avaient dispersé notre groupe aux quatre coins de la France et là commença notre aventure.

Comme vous le savez, à la suite de l’armistice, les 2/3 de la France furent occupés par les troupes Allemandes. Une frontière, la « ligne de démarcation » séparait notre pays en deux entre la zone occupée au Nord et à l’Ouest et la zone non occupée que nous appelions la « zone libre » au Sud Est. Par malheur pour notre petit village qui vivait heureux et ignoré de tous, la ligne fut tracée à quelques Km. au Sud de celui-ci ; il se trouva donc en zone occupée et même en zone interdite. Les troupes d’occupation chargées de surveiller cette frontière investirent donc le village et notre ferme présentant suffisamment de place fut tout naturellement réquisitionnée pour loger la troupe. De ce lieu de rêve et de liberté, ils firent un lieu maudit : « La Kommandantur ».

Nos oncle et tante qui étaient très âgés puisqu’ils avaient déjà été connu l’occupation par les « Prussiens » en 1870 eurent encore à subir la présence permanente de tous ces soldats sous leur toit. Ils firent front courageusement en restant sur place pour limiter au maximum les dégâts inévitables causés par les occupants en pays conquis ; mais l’oncle mourut dès l’automne et la tante resta seule. Ce fut pour nous l’occasion de découvrir, à notre grand étonnement, qu’elle parlait Allemand et qu’elle n’hésitait pas à tenir tête à tous ces militaires qu’elle traitait avec autorité !

Sidney, le jeune Anglais, avait intégré, entre temps, la grande école de Cambridge. Il fut mobilisé et fit la dure campagne de Birmanie, contre les Japonais, en qualité d’officier.

Pierre, étudiant en médecine à Paris, passible du STO ( Service du travail obligatoire en Allemagne), réussit à se faire dispenser. Il simula une forme de tuberculose grave en fumant des cigarettes imprégnées de teinture d’iode juste avant de passer une radiographie auprès des services de contrôle Allemands. Il s’engagea par la suite au côté des troupes américaines pour le rapatriement sanitaire des prisonniers et déportés

Jacques, ce garçon réservé et peu entreprenant, prit un beau matin de 1943, son sac sur l’épaule et partit pour l’Espagne qu’il réussit à atteindre en déjouant tous les contrôles. Il passa ensuite au Maroc puis en Angleterre où il fit la guerre en tant que navigateur dans la Royale Air Force.

Max s’engagea très tôt dans la résistance ; fuyant Paris, il s’établit à Montpellier, pour continuer ses études de médecine. Il dirigea un groupe franc mais étant « brûlé » il décida, lui aussi, de gagner l’Angleterre par l’Espagne ; Un passeur, peu scrupuleux, qui s’était offert à convoyer le groupe dont il faisait partie vers la frontière, les trompa et les livra à la police. Arrêté, il fut emprisonné puis déporté au camp de concentration de Buchenwald. En qualité de médecin il fut affecté au revier, l’infirmerie du camp, où il se dévoua au service de ses camarades, poussant même le zèle jusqu’à rester au camp plus d’un mois après la libération dans le souci de soulager les plus atteints qui étaient intransportables. Il revint vivant mais mourut assez jeune.

Marc que nous considérions comme tout à fait semblable à nous, ne l’était pas aux yeux des Nazis : Il était « Juif ». Dès la promulgation des lois anti juives, ses parents se séparèrent ; sa mère, son grand-père et lui gagnèrent la zone libre ; mais cela ne suffit pas, dénoncés par d’autres Français ils furent arrêtés et déportés vers Auschwitz. Ils n’en revinrent pas, ils furent gazés dès leur arrivée le 8 février 1944.

Tintinet souffrait de la même « tare » il était « Juif » , lui aussi. Il subit, lui aussi, ainsi que son père et sa mère, le même sort à Auschwitz.

Le jeune Roby, dont le père était officier de réserve, avait été inscrit dans un prytanée, école spéciale destinée à la formation des futures officiers. Les Nazis ne pouvant supporter de voir se former cette jeune élite française, déportèrent toute sa promotion: Roby mourut au cours de son transfert vers l’Allemagne dans le convoi de la mort, de Compiègne à Dachau entre le 2 et le 5 Juillet 1944

Quant à moi, ma modeste contribution à la résistance me valut d’être aussi arrêté de faire connaissance avec la prison et d’être déporté à Dachau. J’ai eu la chance d’en revenir.

Cette petite histoire n’a rien d’exceptionnel ; elle montre simplement l’impact que la guerre a eu sur la vie des Français en général et sur celle des jeunes en particulier.

J’ai parlé de ceux qui avaient choisi le bon camp mais il n’en fut pas de même pour tous. Certains se laissèrent abuser par la propagande de collaboration prônée par Vichy et s’engagèrent comme travailleurs libres en Allemagne, s’associant ainsi volontairement à l’effort de guerre allemand. D’autres s’engagèrent même dans la LVF (Légion des Volontaires Français) pour combattre, sur le front Russe, au côté des Allemands. D’autres encore rejoignirent les rangs de la Milice de Darnand, combattirent les maquis et traquèrent les résistants en France.

Après la guerre, je n’ai pas eu de nouvelle des jeunes pensionnaires qui partageaient nos vacances Jurassiennes mais, à n’en pas douter, leur vie a été certainement aussi perturbés que la notre ; dans quel camp se sont-ils retrouvés ? Certains ont peut-être aussi payé de leur vie le prix de leur choix ?

Je ne le saurai jamais !

Quoiqu’il en soit, personne n’est sorti indemne de la tourmente !

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